Démo Fête et Archéologie de l'Imaginaire en Bolivie (original: Gwénaël Glâtre)



 
Mon Urkupiña entre le sang et les anges...
 
 
 
« Elle est retrouvée. Quoi ? L'Eternité, c'est la mer mêlée avec le soleil »[i].
 
 
 
Je l'ai découverte à mon tour, après Rimbaud, nichée en Bolivie, un bel après-midi d'avril. Je m'étais enfin résigné à aller la voir, la retrouver, « amoureux de cartes et d'estampes »[ii], comme aurait dit Baudelaire. Parce qu'elle se fait Muse, elle nous rend poétiques. Même pour ceux qui la prient, elle reste tout un mystère.
Baudelaire nous avait prévenus, nous les « Etonnants voyageurs », nous les curieux, nous dont « l'âme est un trois-mâts cherchant son Icarie » :
 
« Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ? »
 
 
 
Je me sentis de ceux-là quand perché en haut d'une colline fabuleuse, je découvris la volupté des terres andines. Quillacollo, « Montagne de cendres »[iii], cendre des ancêtres, colline aux esprits où la tête qui tourne, noyé dans la beauté des lieux, j'aurai trouvé mon naufrage, l'obstacle insurmontable, du silence et de la solitude.
 
 
« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! »
 
 
Sommes-nous encore de ceux-là, ce jour d'avril qui ayant accosté doivent déjà repartir ? Appareiller vers un abîme plus serein et glacial ? Ou saurons-nous qu'ici même commence la réelle Odyssée, quand ayant aperçu ce ciel et cette mer « noirs comme de l'encre », nous comprenons que de la matière il faut maintenant écrire et lancer depuis le désert « nos cœurs...remplis de rayons ». Alors il ne s'agit plus de mort[iv], il s'agit de ce puits d'où l'on remonte de nouvelles sources de vie, de nouvelles écritures, « se faire voyant [...] trouver une langue »[v].
 
 
« Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »
 
 
 
C'est ainsi que j'ai pris contact avec elle, la Urkupiña, Vierge ou Pachamama qu'abrite Quillacollo. C'est ainsi que j'aurai vécu mon Urkupiña à moi après des millions de pèlerins qui ont gravé sur le sol, sur la pierre, leur présence. Parce que la Urkupiña est absence. Que cherchions-nous, le regard encore plein de lectures et d'imaginations fertiles ?
 
 
« Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis. »
 
 
A chacun son Urkupiña, en définitive. Je me rappelle la question candide d'une dame de Cochabamba à qui j'enseignais que ma tâche ici était de révéler la genèse d'une fête prodigieuse. Elle me demandait à moi, l'apprenti historien, de m'expliquer la naissance de cette Vierge : « dites-moi, monsieur, elle est apparue comment, déjà, la Urkupiña[vi] ? ». Que peut répondre l'esprit scientifique à des irruptions surnaturelles que l'esprit humain s'ingénie à inventer ? Et quand timidement, je me hasardai à lui répondre que j'étais d'un esprit critique, athée sur les bords, elle me mit en garde et me convainquit qu'un jour moi aussi, j'aurai droit au seigneur, qu'un jour aussi la foi me submergera, qu'un jour aussi la Urkupiña me saisira.
 
Alors c'est pour cette dame que j'écrirai cette étude, pour essayer de comprendre ses mots, pour prendre en compte dans l'écriture le moteur mythique qui pousse un demi million de personnes à s'agglutiner autour d'une colline impavide le restant de l'année. J'arriverai aussi le 15 août prochain, avec ma foi propre, celle de la poésie sans doute, mon seul alibi, pour m'immerger dans un océan de corps et d'esprits et être enfin fidèle au désir d'absolu de ce regard inquiet, un cœur parmi d'autres à Cochabamba.
 
 
Je ne l'oublierai pas. Même si chantent encore dans mes oreilles étrangères les vers mélancoliques des Fleurs du Mal :
 
« Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant. »
 
 
 
La fête est cet entre-deux, entre le sang et les anges, la fête est cet espace-temps qui n'a pour seule fonction que d'incarner l'humain. La fête est la Bolivie (re)trouvée.
 
Il nous reste maintenant à donner corps à la Urkupiña, à tenter de lui donner une écriture[vii]...
 
 
Cochabamba, avril 2007.

 

[i] Rimbaud, « L'Eternité »,  in, « Vers Nouveaux », mai 1872.
[ii] Tous les emprunts littéraires à Baudelaire sont tirés du célèbre poème « Le Voyage », écrit en 1859 et publié comme dernier poème de la section « La Mort » des Fleurs du Mal.
[iii] Quillacollo, « Montagne de cendres » en aymara. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette traduction qui engage une lecture ethnico-politique de l'histoire de Quillacollo, en effet en quechua, la traduction immédiate serait « colline de la lune ».
[iv] Sur cette lecture vitaliste du Voyage et l'écriture ambiguë de la mort chez Baudelaire, voir l'analyse littéraire que propose Agnès Spiquel (Journées d'Agrégation en Ligne 2002-2003, Étude littéraire du « Voyage » (Les Fleurs du Mal, CXXVI, http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/Agreg2003/Voyage.htm) :
« L'épuration du désir et de la fascination permet une réhabilitation de l'imagination : le poème propose le passage de l'imagination trompeuse, celle qui « dresse son orgie » (39), à une imagination qui fait concevoir le nouveau »
[v] Rimbaud, « Lettre à Paul Demeny », plus connue sous le nom de « Lettre du Voyant », Charleville, 15 mai 1871. Quelques phrases fondamentales :
« Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue. »
« Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. »
[vi] La légende de la découverte de la Urkupiña participe du même phénomène que d'autres apparitions similaires (dont la plus connue en France serait Lourdes) : une petite bergère qui faisait paître son troupeau au pied de la colline, le « cerro », rencontre la Vierge et s'écrit en quechua « Orqopina » : « elle est dans la montagne ».
[vii] Là sans doute s'arrête le défi poétique. Selon Pierre Brunel, biographe de « l'homme aux semelles de vent », l'écriture rimbaldienne s'est heurtée à la fragilité de l'objet festif. Comme si la fête avait été démystifiée et selon l'aveu du poète lui-même revenu de ses « Illuminations » : « J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! ». Comme si après Rimbaud la fête était morte comme Nietzsche a tué Dieu, laissant enfin place au regard froid de l'analyse. Voir l'article de Pierre Brunel qui revisite l'oeuvre de Rimbaud au travers de la fête : « Fêtes de la lecture », in, Rimbaud, Œuvres complètes, Le Livre de poche, La pochothèque, Librairie générale française, Paris, 1999, p. 7-17.
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